A&L : Dans le sillage de Louise Ackermann

En choisissant mon nom d’auteure, j’ignorais encore l’existence de cette incroyable femme nommée Louise Ackermann.

Akerman était le nom de jeune fille de ma grand-mère paternel aujourd’hui disparue. Voulant à la fois conserver un certain anonymat et rendre hommage à cette dernière, je décidais d’emprunter ce patronyme pour m’identifier sur mes récits. Akerman veut littéralement dire « homme travaillant la terre », et donc agriculteur, laboureur, paysan. Il représente les origines modestes et profondes de ma famille. Accordant une importance particulière pour mes racines et mes ancêtres, le choix finissait par s’imposer.

La première chose que l’on fait en cherchant un nom pour un roman, c’est de voir si ce dernier est déjà pris ou non. J’ai procédé de la même manière lorsque j’ai souhaité voir si une Louise Akerman existait déjà chez les auteures contemporaines (en vie). En quelques secondes seulement, je tombais sur la poétesse nommée Louise Ackermann et dont les œuvres m’étaient totalement inconnues. Intriguée par cette trouvaille, je m’employais aussitôt à un travail d’enquête minutieux et presque intimidé devant ce personnage dévoilant peu à peu ses secrets. Possédant le même prénom et bientôt le même nom (la racine étant la même), un profond respect ponctué d’une grande humilité m’obligèrent à découvrir cette autre femme dont les mots ont traversé les siècles.

Une véritable admiration finit par voir le jour lorsque je pris enfin connaissance de sa vie faisant parfois échos à la mienne et à des milliers d’autres. La lecture de ses poèmes fut de véritables moments de joie et d’émerveillement. Je souhaite désormais lui rendre un petit hommage en profitant de la création de mon site pour la mettre à l’honneur dans le premier article consacré aux œuvres littéraires et artistiques.

Louise-Victorinne Choquet est née le 30 novembre 1813 à Paris. Aînée d’une fratrie de trois soeurs, elle reçut une éducation stricte et religieuse. C’était une petite fille solitaire préférant de loin arpenter la bibliothèque paternelle plutôt que de s’amuser avec les enfants de son âge. Elle s’initia très tôt à la poésie et à la philosophie en dévorant les livres de son père, Platon, Shakespeare… Lorsqu’un professeur de littérature découvrit son potentiel, il décida de la prendre sous son aile avant de soumettre ses premiers écrits au célèbre Victor Hugo. L’auteur des Misérables prodigua quelques conseils qu’elle sut mettre en application tout le long de sa carrière de poétesse. Âgée d’une vingtaine d’années, elle épousa un linguiste et ami de Proudhon nommé Paul Ackermann à qui elle emprunta le nom. Devenue ainsi Louise Ackermann, elle revint quelques années à Berlin, ville qu’elle appréciait particulièrement pour l’effervescence intellectuelle et artistique y régnant au 19e siècle. Ce fut une femme indépendante, farouche et passionnée par la littérature et la poésie. Pourtant, Louise Ackermann ne chercha jamais à s’imposer et préféra de loin conserver une vie d’auteure discrète et humble. Elle perdit son époux très tôt et finit sa vie en étant veuve. Particulièrement éprouvée par la perte de ce dernier, elle retrouva sa sœur à Nice avant d’acquérir un domaine dans lequel elle passera le restant de ses jours.

Qu’en est-il de la poétesse et de sa postérité ? Si Louise Ackermann publia de nombreux recueils tout le long de sa carrière, il faut reconnaître qu’elle ne reçut jamais la reconnaissance méritée. Elle resta boudée par une partie des critiques déplorant son pessimisme sur des sujets comme la guerre, la perte, etc… Aurait-elle dû parler d’amour dans tous ses poèmes pour être célèbre ? Cela l’aurait grandement aidé sans-nul doute, mais c’est en cela que nous reconnaissons aujourd’hui la femme de caractère ne s’inscrivant aucunement dans les codes de l’époque. Mariée presque par défaut, puis veuve à trente ans, elle s’évertua à s’affranchir des codes dictés pour jouir d’une certaine liberté. Les thèmes qu’elle aborde ne sont pas ceux que l’on a pour habitude d’entendre dans la bouche d’une jeune femme de la bonne société, mais ces derniers traduisent pourtant l’expression de ses inquiétudes, de ses engagements et de ses pensées intimes. La gloire et l’argent ne l’ont jamais intéressé, elle s’est évertuée toute sa vie à écrire et composer des poèmes pour le seul plaisir de la création. Elle même le dira : « Je ne suis pas femme de lettres ; je n’écris pas, je chante ».

Il n’en demeurera pas moins que l’Histoire l’effacera des anthologies et encyclopédies ayant permis à de nombreux auteurs de passer à la postérité. Sa reconnaissance sera tardive et les ouvrages mentionnant son nom seront peu nombreux. Ses poèmes continuent pourtant d’exister et d’être lus. Ils traverseront les décennies et toucheront encore probablement des milliers de personnes. N’était-ce pas son seul et unique but ? Voici l’un d’entre eux pour conclure cet article.

L.Ak

LA GUERRE

Du fer, du feu, du sang ! C’est Elle ! C’est la Guerre !
Debout, le bras levé, superbe en sa colère,
Animant le combat d’un geste souverain.
Aux éclats de sa voix s’ébranlent les armées;
Autour d’elle traçant des lignes enflammées,
Les canons ont ouvert leurs entrailles d’airain
Partout chars, cavaliers, chevaux, masse mouvante !
En ce flux et reflux, sur cette mer vivante,
À son appel ardent l’Épouvante s’abat.
Sous sa main qui frémit, en ses desseins féroces,
Pour aider et fournir aux massacres atroces
Toute matière est arme, et tout homme soldat.

Puis, quand elle a repu ses yeux et ses oreilles
De spectacles navrants, de rumeurs sans pareilles,
Quand un peuple agonise en son tombeau couché,
Pâle sous ses lauriers, l’âme d’orgueil remplie,
Devant l’œuvre achevée et la tache accomplie
Triomphante elle crie à la Mort: bien fauché !

Oui, bien fauché ! vraiment la récolte est superbe;
Pas un sillon qui n’ait des cadavres pour gerbe.
Les plus beaux, les plus forts sont les premiers frappés.
Sur son sein dévasté qui saigne et qui frissonne
L’Humanité, semblable au champ que l’on moissonne,
Contemple avec douleur tous ces épis coupés.

Hélas ! au gré du vent et sous sa douce haleine
Ils ondulaient au loin, des coteaux à la plaine,
Sur la tige encor verte attendant leur saison.
Le soleil leur versait ses rayons magnifiques;
Riches de leur trésor, sous les cieux pacifiques,
Ils auraient pu mûrir pour une autre moisson.

Image : Couverture du livre « Dans le sillage de Louise Ackermann, sources croisées & morceaux choisis », (promenade des anglais à Nice).

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