
Le peintre
Ce n’est assurément pas le tableau le plus célèbre de l’Histoire de l’art. Cela tombe plutôt bien, j’aime les œuvres méconnues et oubliées, ainsi que les personnalités mises à l’écart par la société ou devenues marginales par choix. Le peintre Henri Fantin-Latour qui a réalisé l’œuvre dont je viens vous parler aujourd’hui n’est pourtant pas un total inconnu des connaisseurs et amoureux d’art. Il est simplement devenu un nom faisant désormais partie de la vaste famille des peintres du genre dont les Monet, Manet, Cézanne ou Renoir sont les figures de proue. Il n’en demeure pas moins qu’à cette époque, tout ce petit monde se connaissait et se fréquentait. Nous sommes alors dans le Paris du 19e siècle où les artistes, écrivains, poètes et intellectuels de divers horizons se rassemblent de temps en temps pour refaire le monde tout en lui donnant des couleurs.
Les Batignolles
Un atelier aux Batignolles pourrait être une représentation assez fidèle de l’atmosphère ayant pu régner dans les hauts-lieux intellectuels parisiens. Si quelques peintres comme Manet ont déjà atteint une certaine notoriété, d’autres cherchent encore à se faire connaître et ne passeront – pour certains – qu’à une postérité posthume. Mais revenons plutôt sur ce tableau, son peintre et les personnages qui le composent. Fantin-Latour n’en est pas à ses débuts, cela fait déjà quelques années que ses natures mortes parcourent les plus grands salons tels que Londres, Paris, Amsterdam et Otterlo pour ne citer qu’eux. Il a noué de nombreux liens d’amitié avec des peintres de son temps, Manet, Renoir, Sisley et des écrivains/poètes comme Zola, Rimbaud, Verlaine et bien d’autres. Cela le pousse à se diversifier et à créer des portraits de groupes. L’un d’eux, dont il fait lui-même partie, le pousse d’ailleurs à le peindre sur une toile qui deviendra le fameux Atelier des Batignolles.

Nous formons un groupe et faisons du bruit parce qu’il y a beaucoup de peintres et qu’on en oublie facilement un. Quand nous nous réunissons… nous gagnons en nombre et devenons plus aventureux.
Henri Fantin-Latour
Les amis
Il fait probablement référence ici au groupe des Batignolles lancé sous l’impulsion d’Edouard Manet (1) qui a déjà acquis une notoriété mondiale. Ce dernier possède un atelier dans le quartier nord de Paris. S’ils passent beaucoup de temps au café Guerbois (aujourd’hui disparu, mais situé sur l’Avenue Clichy), ils se réunissent souvent dans son atelier pour créer, composer et trouver l’inspiration. Ce jour-ci, Manet semble vouloir faire le portrait de Zacharie Astruc (4) qui est assis juste à ses côtés. Zacharie Astruc est un sculpteur, poète, critique d’art, journaliste et peintre. Cet homme est un fervent soutien de ses amis et encouragera grandement le courant impressionniste qui n’en est encore qu’à faire ses armes en essayant de se faire une place dans le monde de l’art. Juste derrière, en tant que spectateurs et proches de Manet, nous retrouvons une belle bande d’artistes : Otto Scholderer (2); Auguste Renoir (3), Emile Zola (5), Edmond Maître (6), Frédéric Bazille (7) et Claude Monet (8). S’il est fort peu probable que tout ce beau monde se soit tenu ainsi en ayant pris la pose durant d’interminables heures comme ce fut le cas pour Astruc, nous ne pouvons qu’imaginer l’effervescence créative ayant dû animer ces journées entières passées dans cet atelier. Qui ne rêverait pas, après tout, de se retrouver entre un Emile Zola vrombissant et un Renoir attentif ?
Le contexte !
A cette époque, les peintres impressionnistes sont attaqués et critiqués de toute part. Ces peintures sont en effet d’un genre nouveau et diffèrent grandement du style académique plus coutumier et traditionnel (Courbet, Cabanel, etc…). C’est une véritable guerre de courants et d’artistes qui fait rage durant tout ce début de seconde moitié du 19e siècle. La nouvelle garde des impressionnistes est alors en quête de légitimité. Henri Fantin-Latour, qui a dirigé un portrait de groupe en hommage à Delacroix, souhaite ainsi représenter ses amis réunis et liés sous une même bannière. Le groupe des Batignolles est née et va ainsi gagner en notoriété au fil des années. Frédéric Bazille (7), peintre et mécène de ce groupe, en fera d’ailleurs autant avant de mourir durant le conflit franco-prussien de 1870.

Si l’ambiance est ici beaucoup moins solennelle et sérieuse, elle nous permet d’avoir un autre aperçu en complément de celui proposé par Fantin-Latour. Après la mort de Bazille et la guerre de 1870, le groupe se dispersera pourtant ; chacun optant pour des carrières solitaires. Renoir est parti en Province, Monet est en exil à Londres et Manet est mobilisé à Paris. Les plus belles heures de ce petit groupe semble être révolues. S’ils se retrouveront dans des prestigieux salons pour y exposer leurs célèbres œuvres, le quartier des Batignolles ne retrouvera plus la fiévreuse et insolente atmosphère de ces artistes en quête de légitimité. Celles-ci étant désormais faites pour la majorité, « l’union fait la force » ne semble plus être d’actualité ! Il faudra attendre la fin du 19e siècle et le début du courant néo-impressionniste pour ressentir à nouveau la soif de notoriété de peintres comme Georges Seurat, Paul Signac ou Henri-Edmond Cross.
La postérité
Un atelier aux Batignolles sera très bien accueilli lors du salon de 1870. Il lui sera néanmoins reproché d’être trop sérieux et froid. Mais cette incroyable scène rejoindra toutes les autres toiles et œuvres du même genre comme le « Coin de tables » réunissant Raimbaud, Verlaine et Blémont ou la « Réunion d’artistes dans l’atelier d’Isabey« , peint par Louis Léopold Boilly en 1799 . Plus récemment, nous aurons également droit à de très belles rencontres immortalisées à tout jamais sur des photographies. Celle de Brassens, Ferré et Brel en est d’ailleurs un bel exemple !

A bientôt pour une nouvelle revue d’Art & Littérature

