Comment ne pas être charmé par la plume, la vie et la personnalité d’Anna de Noailles ? De nombreux livres ont été publiés pour parler de cette femme extraordinaire née à Paris en 1876 et disparue dans cette même ville en 1933. Je ne souhaite pas réécrire ici une nouvelle biographie ni même retracer toute sa carrière littéraire dans les moindres détails. Je voudrais seulement parler d’une poétesse de la fin d’un siècle et du début d’un autre. J’aimerais simplement partager quelques-uns de ses poèmes qui m’ont le plus ému. Nous n’évoquerons pas ici la personnalité qui a arpenté les salons du Tout-Paris à la période où réciter des vers en public servait de divertissement. Si Anna de Noailles avait existé aujourd’hui, il est probable qu’elle aurait souvent fait la joie des presses à scandale avec toutes ses relations passionnées ! Rappelons néanmoins que la comtesse de Noailles fut aussi faite commandeur de la Légion d’Honneur après avoir publié de somptueux romans et poèmes dont l’archi célèbre Marcel Proust en fit de nombreux éloges. Elle entretint par ailleurs une longue correspondance avec cet homme. Celle-ci fera bientôt l’office d’un article à part entière. Mais pour l’heure, tâchons seulement d’en découvrir un peu plus sur cette femme avant d’entrevoir quelques-uns de ses premiers poèmes particulièrement émouvants.

Qui est elle ?
Elle est la fille d’un prince franco-roumain nommé Grégoire Bibesco-Brancovan et d’une certaine Ralouka Musurus issue d’une prestigieuse lignée de diplomates et de lettrés. Elle a un frère plus âgé, Constantin, et une sœur cadette dénommée Hélène. Elle n’est encore qu’à l’aube d’une existence qui se voudra riche de rencontres et de voyages. La réputation et l’importance du père de famille portant l’un des plus grands noms de l’aristocratie roumaine, permettront l’accès à la bonne société. Cette vie mondaine et privilégiée l’isolera un temps du reste du monde, lui donnant ainsi un plein accès aux rêveries et à une certaine insouciance. Il est fort probable que les premières années passées au bord du lac Léman dans la demeure familiale d’Amphion aient permis à la jeune Anna de s’imprégner des lieux verdoyants, doux et innocents pour se forger un répertoire d’éléments qui lui serviront bientôt à composer ses nombreux vers. Elle est âgée de dix ans seulement lorsque son père meurt en 1886. L’insouciance semble ici prendre une fin brutale et prématurée. Un an plus tard, c’est elle qui tombe gravement malade lors d’un voyage à Constantinople. Ses jours seront plus que jamais comptés et même si elle survivra, cette fiévreuse affection ne sera que la première de tant d’autres qui l’obligeront à devoir s’isoler et de rester alitée de nombreuses fois à l’avenir…
Cœur innombrable
Sa famille finit par retourner vivre à Paris après leur séjour en Orient. Anna fera ses premiers pas dans la vie mondaine parisienne. S’enchaîneront les bals et les rencontres. C’est une belle jeune femme entrant dans une adolescence influencée par de nombreux auteurs talentueux. Elle tient un journal intime dans lequel elle composera ses premiers poèmes. Elle est pétillante et ne laisse pas les hommes indifférents. Elle joue et use des mots si bien que le jeune Marcel Proust en sera lui-même envoûté. Robert de Montesquiou, dandy et poète connu du Tout-Paris, deviendra même son mentor, lui permettant de faire ses premières armes dans les salons accueillant les intellectuels et autres membres de la bonne société. C’est une nouvelle vie qui s’annonce ! C’est une carrière de poète qui semble lui ouvrir les bras ! Coeur innombrable, son premier recueil de poèmes sortira en 1901. Ceux-là n’ont d’ailleurs pas semblé refroidir les ardeurs d’un jeune homme nommé Mathieu de Noailles qui lui demandera sa main pour en faire sa femme. Anna de Brancovan deviendra ainsi Anna de Noailles.

L’Empreinte
Je m’appuierai si bien et si fort à la vie,
D’une si rude étreinte et d’un tel serrement
Qu’avant que la douceur du jour me soit ravie
Elle s’échauffera de mon enlacement.
La mer, abondamment sur le monde étalée,
Gardera dans la route errante de son eau
Le goût de ma douleur qui est âcre et salée
Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.Anna de Noailles, Coeur innombrable
Je laisserai de moi dans le pli des collines
La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir,
Et la cigale assise aux branches de l’épine
Fera crier le cri strident de mon désir.
Dans les champs printaniers la verdure nouvelle
Et le gazon touffu sur les bords des fossés
Sentiront palpiter et fuir comme des ailes
Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés.
La nature qui fut ma joie et mon domaine
Respirera dans l’air ma persistante ardeur.
Et sur l’abattement de la tristesse humaine
Je laisserai la forme unique de mon cœur.

L’ombre des jours
L’année suivante, en 1902, Anna de Noailles publiera son deuxième recueil de poèmes intitulé L’Ombre des jours. Ce dernier détient selon moi ses plus belles créations. Rappelons tout de même que notre chère comtesse est devenue mère deux années auparavant. Cette jeune femme ne laisse personne indifférent à chacune de ses apparitions dans les salons et soirées mondaines. Elle sait charmer le monde et peut devenir à la fois touchante et piquante. Elle monopolise souvent l’attention et profite de ces occasions pour interpréter ses nouvelles créations.
Si son mariage lui apporte un certain niveau de vie, elle entretient plusieurs relations avec Maurice Barrès et bien d’autres. Mais malgré ses succès, ses admirateurs et sa couronne de reine parisienne, Anna de Noailles n’en reste pas moins une femme à la santé fragile. Elle fit de nombreuses cures et dut passer de longs moments en restant alitée et isolée, à l’image de son ami Marcel Proust. Elle tirera de cette face plus sombre et intime de sa vie, de grands moments d’angoisse et de replis sur elle qui auront indéniablement des impacts dans son écriture. Elle sera obsédée par la mort et terrorisée à l’idée de pouvoir un jour disparaître. Consciente de cela, l’un de ses plus beaux poèmes fera d’ailleurs partie de son nouveau recueil L’Ombre des jours. Ces vers s’adressent ainsi directement à nous, lecteurs issus de générations postérieures. C’est en les découvrant que nous réalisons ainsi toute l’ampleur de son talent et de sa maturité alors qu’elle n’est âgée que de 26 ans .
J’écris pour que le jour où je ne serai plus
J’écris pour que le jour où je ne serai plus
On sache comme l’air et le plaisir m’ont plu,
Et que mon livre porte à la foule future
Comme j’aimais la vie et l’heureuse nature.
Attentive aux travaux des champs et des maisons
J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,
Parce que l’eau, la terre et la montante flamme
En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme.Anna de Noailles, l’ombre des jours
J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti,
D’un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée,
Pour être après la mort parfois encore aimée,
Et qu’un jeune homme alors lisant ce que j’écris,
Sentant par moi son cœur, ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des compagnes réelles,
M’accueille dans son âme et me préfère à elles…

La romancière
Durant les années suivantes, Anna de Noailles mettra l’écriture de poèmes de côté durant un certain temps pour publier trois romans : La Nouvelle Espérance en 1903, Le Visage émerveillé en 1904 et La Domination en 1905. Ces derniers pourraient faire l’office d’un futur article. Je tâcherai néanmoins dans une seconde partie de retracer la suite de sa carrière poétique en abordant ses autres recueils ayant eu un impact dans ma découverte de ce personnage auquel il est aisé de s’identifier à tel point les thèmes abordés résonnent encore aujourd’hui !

