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#01 L’Art & la Guerre : Norah Neilson Gray

Nous entamons aujourd’hui une série d’articles dédiée à l’Art & la Guerre, en mettant à l’honneur une artiste peintre écossaise d’une sensibilité remarquable : Norah Neilson Gray. Engagée comme infirmière volontaire durant la Première Guerre mondiale, Gray est malheureusement restée méconnue du grand public. Pourtant, ses œuvres ont traversé les décennies, insufflant dans cette période tourmentée du début du 20e siècle une rare douceur et une profonde humanité.

L’Art & la Guerre

L’art en temps de guerre dépasse le simple témoignage des événements. Il explore réellement ce que signifie être humain face à la violence et au chaos. Dans les périodes les plus sombres de l’histoire, les artistes ont notamment su capter bien plus que la destruction ou la souffrance : ils ont aussi révélé la force, la compassion, et parfois même l’espoir. Ces œuvres, qui sont souvent marquées par une sincérité brute il est vrai, ouvrent également une porte vers des réalités que les récits historiques laissent généralement de côté. Quand bien même est-ce la seule interprétation d’un artiste pouvant être remis en question, il y a quelque d’authentique et de véritable.

Aujourd’hui, il est important de rappeler que cet héritage artistique est essentiel. Il ne s’agit pas seulement de comprendre le passé, mais de saisir surtout les émotions et les tensions profondes qui façonnent les sociétés en plein conflit. À travers cette série intitulée L’Art & la Guerre, j’espère donc rappeler à quel point l’art agit comme un miroir. Un miroir qui reflète avant tout les ombres et les lumières de l’humanité en guerre.

Je souhaite aussi mettre en lumière des artistes comme Norah Neilson Gray. Par leur regard comme le sien, ils nous ont rapporté bien plus que de simples images. J’y vois pour ma part des récits visuels qui résonnent encore avec notre actualité et notre société. Ces récits éclairent ainsi leur époque troublée, tout autant que notre présent et tout ce que l’on peut mettre en place pour se rappeler.

Norah Neilson Gray

Self Portrait in cloche hat

Norah Neilson Gray (1882-1931) est aujourd’hui une figure importante de l’art écossais du début du XXe siècle. Née à Carisbrook, sur West King Street à Helensburgh, elle était la fille de Norah Neilson, issue d’une famille d’encanteurs de Falkirk, et de George Gray, un armateur de Glasgow. Très tôt, Gray montre un talent artistique remarquable, et reçoit une première formation privée auprès de deux enseignantes locales, Mlles Park et Ross, dans un studio à Craigendoran, près de Helensburgh. En 1901, sa famille déménage à Glasgow pour lui permettre d’intégrer la prestigieuse Glasgow School of Art, où elle étudie jusqu’en 1906 sous la direction de Fra Newbery et du Belge Jean Delville.

Encore étudiante en 1905, elle fait sensation en faisant accepter un portrait de sa sœur Gerty pour l’exposition à la Royal Academy de Londres. L’année suivante, elle commence à enseigner le dessin de mode à l’école et poursuit parallèlement sa carrière artistique. Elle devient rapidement une exposante régulière au Royal Academy, au Royal Glasgow Institute of Fine Arts et au Salon de Paris. Gray fut d’ailleurs associé à cette période aux Glasgow Girls, un groupe influent d’artistes et de designers qui, avec les Boys, formaient le Glasgow School – un cercle artistique florissant à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.

Enseignante également à l’école St Columba de Kilmacolm, alors un établissement pour jeunes filles, Gray, surnommée « Purple Patch » en raison de son insistance sur les nuances de couleurs dans les ombres, s’impose rapidement comme une artiste de premier plan. En 1910, elle ouvre d’ailleurs son propre studio à Bath Street, à Glasgow, et organise sa première exposition personnelle à la Warneuke’s Gallery, ce qui lui permettra d’obtenir une certaine notoriété sur la scène artistique avant que le premier conflit mondial n’éclate.

Un style original, inspiré et personnel

Grandement influencée par le mouvement Art nouveau et le Glasgow Style, caractérisé par des lignes sinueuses, des formes stylisées et une ornementation raffinée, Gray, bien qu’imprégnée de cette esthétique, s’en est très vite démarqué par une approche plus introspective et réaliste. Les teintes y sont douces, s’approchant d’un pastel harmonieux et apaisant, ce qui répond notamment à sa propre approche de la composition en conférant à ses tableaux un sentiment de sérénité.

Butterfly Catcher

Les œuvres de Norah Neilson Gray se distinguent aussi par une attention minutieuse aux détails, ainsi que par une maîtrise intéressante de la lumière et de la couleur. Gray ne se contentait pas de peindre les traits de ses sujets ; elle s’efforçait aussi de capturer leur essence intérieure, ce qui permettait de révéler tout un monde émotionnel à travers le regard, la posture, et les jeux subtils de lumière. Ses portraits d’enfants, qui étaient les principaux modèles de son travail, incarnent notamment cette idée de l’innocence qu’elle intégrait avec finesse dans ses toiles. Son style est également marqué par une inspiration japoniste, qui ajoute une dimension poétique à ses œuvres comme vous pourrez le constater ci-dessous. Cette influence se manifeste dans des paysages comme Trees and Mountains, ou dans des scènes où elle réinvente des décors familiers, tels que dans October in the Highlands, qui transportent littéralement le spectateur au bord d’un loch dans un style empruntant à cette esthétique japonaise.

Portraits Introspectifs et Sensibilité Symboliste

Les portraits de Norah Neilson Gray sont vraiment gorgés d’une intention de douceur et d’une profondeur psychologique qui les distinguent. Elle privilégiait les tons doux et les compositions équilibrées, ce qui créait ainsi des œuvres où pouvaient cohabiter la quiétude et la contemplation. Son style réaliste est d’ailleurs souvent mêlé à des influences symbolistes, (un mouvement qui cherchait à exprimer les réalités invisibles du monde intérieur à travers des images évocatrices).

Dans ses œuvres, les sujets, souvent des femmes, sont représentés dans des moments de calme méditatif. La lumière, particulièrement bien travaillée, éclaire les visages et les tissus, ce qui produit une atmosphère presque « idyllique ». Gray utilisait d’ailleurs la lumière non seulement pour modeler les formes, mais aussi pour suggérer une présence intérieure. Ses portraits vont au-delà de la simple ressemblance physique ; ils sont, pour ma part, une certaine forme d’introspection, ainsi qu’une plongée dans ses propres sentiments. Ils traduisent son point de vue de la féminité et de la maternité qui semblent tous deux posséder une place fondamentale dans son œuvre. C’est un aspect que l’on retrouvera dans les toiles produites durant le premier conflit mondial, plaçant justement la femme « soignante » et « maternante », dans un monde déstructuré et dominé par la virilité, où les hommes sont normalement censés détenir la première place.

L’Art en Temps de Guerre : Un Témoignage Humaniste

La Première Guerre mondiale a marqué un tournant décisif dans la carrière de Norah Neilson Gray. Comme de nombreuses femmes de son époque, elle s’est engagée dans l’effort de guerre, travaillant comme infirmière volontaire avec les Scottish Women’s Hospitals en France. Cependant, sa contribution la plus durable fut sans doute sa capacité à documenter la guerre à travers son art. Pendant ce conflit, Gray a produit certaines de ses œuvres les plus notables. The Country’s Charge (1915), qui représente une femme et un enfant enveloppés dans un châle, a été exposé à la Royal Academy et vendu au profit de la Croix-Rouge, avant d’être donné au Royal Free Hospital.

The Country’s Charge
The Belgian in Exile

En parallèle de ses activités d’infirmière, Gray trouvait du temps pour peindre et dessiner, créant des œuvres comme The Belgian in Exile (1915), qui dépeint un réfugié belge ayant fui Liège pour se réfugier en Écosse après l’invasion de son pays. Cette toile a été exposée à Glasgow en 1916, à la Royal Academy en 1917, et au Salon de Paris en 1921, où elle a remporté une médaille de bronze. Il est fort probable que d’autres portraits de soldats, d’infirmières et de personnels qu’elle aurait côtoyés durant ces années de volontariat existent, mais les bases de données en ligne n’en montrent qu’une petite partie. Une étude approfondie permettrait sans nul doute de mettre en avant toute l’étendue de son travail de portraitiste de guerre.

Hôpital Auxiliaire d’Armée 1918 – Abbaye de Royaumont

Hôpital Auxiliaire 1918 est une œuvre significative illustrant l’accueil et l’activité de l’Hôpital de l’Abbaye de Royaumont pendant la Première Guerre mondiale, alors qu’il fonctionnait comme le premier hôpital féminin écossais sous la Croix-Rouge française. Ce tableau dynamique capture le lieu tel qu’il était en 1918, grouillant de soldats blessés et de personnel hospitalier, avec une atmosphère animée et intense. Plusieurs figures se démarquent, à commencer par ce soldat blessé portant son bras en écharpe, ou ce jeune homme assis avec des traits juvéniles. Presqu’en sous nombre – et sans-doute représentatif du manque de personnel dans les hôpitaux – seuls trois soignants et aidants surgissent, bien que noyés dans la masse (ce qui lui sera reproché). Au centre apparaît ainsi le profil d’une jeune infirmière coiffée de son bonnet blanc, que l’on retrouve également en arrière plan, à droite, derrière la silhouette rassurante, mais effacée du prêtre observant les blessés. En opposition, un homme des troupes coloniales paraît presque dénoter dans ce nombre d’uniformes bleus. Probablement attachée au fait de mettre en avant la diversité des unités, cette dernière figure du soldat étranger venu combattre loin de chez lui, sera rapportée sur sa seconde toile.

Gray a peint cette œuvre directement sur le terrain, avec la volonté de retranscrire le plus fidèlement possible l’ambiance qui y régnait sans notion particulière de symbolisme. Il s’agit d’un moment T, sans-doute croqué en quelques coups de crayons sur son carnet, s’approchant ainsi plus de la photographie que de la composition. Elle a déclaré : « Il a été peint sur le vif, à l’époque, et absolument fidèle aux faits ». Bien qu’elle ait voulu offrir ce tableau au Musée Impérial de la Guerre, l’institution, avec ses ressources limitées, a décliné l’offre, tout en apportant une autre raison. Le Sous-comité sur le Travail des Femmes du musée avait en effet demandé une œuvre mettant en avant le travail exceptionnel des femmes à l’hôpital, souhaitant ainsi voir cette dernière en figure centrale.

The Scottish Women’s Hospital: In the Cloister of the Abbaye at Royaumont, Dr Frances Ivens Inspects a French Patient

C’est dans cette perspective que Gray mettra la femme au premier plan dans l’une de ses œuvres les plus emblématiques de cette période, The Scottish Women’s Hospital: In the Cloister of the Abbaye at Royaumont. Dr. Frances Ivens inspecting a French patient (1920). Commandée par le Comité Impérial des Beaux-Arts pour le Musée de la Guerre, cette toile capture une scène profondément humaine à l’abbaye de Royaumont, où – comme nous l’avons déjà vu -, elle a œuvré pendant presque toute la durée de son volontariat.

Dans ce tableau, Gray représente les infirmières écossaises, dirigées par la Croix-Rouge française, en leur dédiant la partie gauche de la toile. Cette section, lumineuse et animée, contraste avec la partie droite, plus sombre et habitée par des figures masculines. Il n’y a cependant pas de confrontation entre les deux côtés ; ni les femmes ni les hommes ne semblent y dominer. L’œuvre invite plutôt à une exploration de chaque côté, où les âges et les profils variés enrichissent la compréhension du fonctionnement de l’hôpital. Ces deux groupes, que l’on dirait ainsi séparés par un no man’s land divisant les deux parties du tableau, donnent par conséquent cette impression qu’ils cohabitent ; mettant d’une part le versant combattant de la guerre, et d’une autre, le versant soignant.

En tenant compte de ce dernier point, l’interprétation de l’œuvre devient plus claire et évidente. L’officier français – également médecin – se reflète en miroir avec la Dr Frances Invens – femme médecin mise en avant – supervisant l’inspection médicale avec le soldat blessé. La présence de la jeune femme agenouillée aux côtés du patient ajoute une dimension cette fois-ci symbolique, mettant en lumière le dévouement du personnel féminin et pouvant évoquer cette figure de Marie-Madeleine. Par ailleurs, le visage du jeune soldat blessé, qui rappelle celui du personnage dans le tableau précédent, évoque également des notions d’innocence et d’enfance qui sont des thématiques récurrentes dans l’Œuvre de Gray. Et, comme un rappel – toujours – à Hôpital Auxiliaire 1918, elle y rajoute cette figure du soldat des troupes coloniales avec son chéchia rouge. Simple clin d’œil ou volonté de montrer la diversité des unités combattantes, ce personnage reste l’un des seuls à fixer la peintre avec son regard ; laissant présager d’un lien peut-être marquant pour la peintre.

Finalement acceptée par le Musée de la Guerre en 1920, cette œuvre offre cette vision de la solidarité humaine en temps de crise si chère à la population de l’entre-deux guerres. Contrairement à Hôpital Auxiliaire 1918, cette toile se distingue par sa clarté et une sérénité étonnante, loin de la sombre intensité de sa première peinture réalisée sur le vif et sans-nul doute bien plus fidèle à la réalité de la guerre.

En 1921, le talent de Gray fut davantage reconnu lorsqu’elle devint la première femme à être nommée au comité d’accrochage du Royal Glasgow Institute of Fine Arts.

Apogée

Exotic

Tout en s’inscrivant dans l’esprit de Gustav Klimt, Gray était connue pour mettre en avant les fleurs, les textiles et d’autres éléments décoratifs. Peint en 1923, à l’apogée de sa carrière, Exotic est une œuvre marquante réalisée l’année où l’artiste a remporté sa deuxième médaille de bronze au Salon de Paris. Ce tableau, conservé comme une pièce maîtresse dans son atelier, servait de vitrine pour démontrer son savoir-faire aux futurs mécènes. La maîtrise de Gray, renforcée par son expérience en tant qu’enseignante en design, se reflète dans le traitement soigné de la robe jaune élégante du modèle, ainsi que dans les accessoires à la mode, tels que le collier et les boucles d’oreilles éclatantes. Entourée de fleurs qui rappellent subtilement les motifs de sa tenue, la composition revisite les thèmes de l’orientalisme et de l’exotisme. Le fond dépouillé permet au spectateur de se concentrer sur la beauté du modèle, dont la robe met en valeur les épaules dénudées et la peau claire, contrastant avec ses cheveux foncés et ses lèvres rouges. Assise, les mains posées l’une sur l’autre, elle fixe le spectateur avec intensité, son expression sérieuse formant un contraste saisissant avec l’éclat de ses vêtements colorés. Cette œuvre est un exemple venant confirmer l’aboutissement de la maîtrise technique de Gray et de son talent en tant que portraitiste.

Héritage et Influence

Bien que Gray soit décédée prématurément en 1931 (à l’âge de 48 ans), son influence continue de résonner dans l’art écossais. Son travail, longtemps sous-estimé, a finalement trouvé sa place dans l’histoire de l’Art, où il est reconnu pour sa contribution unique au portrait et à l’art de guerre.

Salopian Cup and Chinese Vase, 1930

Norah Neilson Gray a ouvert la voie à de nombreuses femmes artistes, à une époque où elles étaient souvent reléguées au second plan. Sa capacité à capturer l’intimité et la complexité de ses sujets, ainsi que sa représentation empathique des femmes en temps de guerre, a marqué une rupture avec les représentations conventionnelles de l’époque.

J’espère que vous aurez apprécié ce premier article et qu’il vous donnera l’envie de poursuivre la découverte de cette série dédiée à l’Art & la Guerre.

Lak

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